Ingénierie paysanne : à quoi servent donc les agouilles à Banyuls ?

    Les 14 et 15 juin 2025, sous l'égide de Veille Citoyenne de Banyuls-sur-Mer et du Collectif citoyen, s'est tenu à Banyuls un colloque intitulé "Nous aussi à Banyuls, cultivons l'eau !". 

     Invités, nous sommes intervenus le samedi 14 juin, afin d'expliquer les usages de l'eau dans la vallée de Banyuls, tout au long de son histoire, du Xe au XXIe siècle. Nous avons conclu que si un paysan utilisait une moyenne de 20 litres d'eau par jour au Moyen-Âge (Xe-XVe S.), il en consommait 40 litres durant l'époque moderne (XVIe-XVIIIe S.). 

     La consommation quotidienne se répartissait ainsi. D'abord 1 à 2 litres d'eau pour la boisson, souvent complétés ou remplacés par de la bière, du cidre ou du vin faible en degré. Puis, quelques litres pour la préparation des bouillies et des soupes. Enfin, quelques litres pour un brin de toilette de base. Le linge était lavé de façon très espacée pour économiser l'effort et la ressource. Il faut noter que, contrairement à aujourd'hui, l'irrigation des champs n'existait pratiquement pas en culture maraîchère ou céréalière classique ; les cultures dépendaient entièrement de la pluie.

     Qu'est-ce qui explique le doublement de la consommation d'eau durant l'époque Moderne ? La peste noire de la fin du Moyen-Âge est le déclencheur d'une chaîne d'adaptations qui modifie l'économie de la vallée. Si en 1470 la vallée abritait 60 foyers fiscaux, la peste produit un choc démographique en moins d'un siècle. La vallée passe de 33 foyers en 1515 à 27 en 1553. Cette baisse démographique induit une déprise des terres cultivées. Moins de bras disponibles, moins de terres cultivées. Pour faire face à cette déprise démographique et agricole, les familles restantes se tournent vers l'élevage. Ainsi, lors de "l'état de la commune" établi en 1791, un total de 6 030 têtes d'ovins-caprins sont déclarées par 145 déclarants. L'eau nécessaire pour abreuver une chèvre ou un mouton est en moyenne de 10 litres d'eau par jour. Cette hausse de l'élevage dans l'économie. de la vallée explique le doublement du besoin d'eau durant l'époque moderne.

    L'idée de notre intervention était d'expliquer que notre société actuelle est tellement différente de la société ancienne qu'il reste illusoire aujourd'hui de prendre exemple sur nos ancêtres en matière d'utilisation de l'eau. En effet, aujourd'hui, chaque personne consomme en moyenne 148 litres d'eau par jour. L'écart entre eux et nous est abyssal. 

     Ceci nous rappelle que l'histoire ne fournit pas des modèles à reproduire mécaniquement. Cette science permet de comprendre pourquoi et comment les sociétés utilisent une ressource différemment selon leur organisation. Le passé n'est pas un catalogue de bonnes pratiques ; c'est une autre société, avec ses besoins, ainsi que son niveau de connaissances et de technicité.

     Le lendemain, le 15 juin, l'ingénieur agronome Samuel Bonvoisin nous a expliqué de manière très pédagogique qu'il est préférable que l'eau ne soit pas rapidement évacuée, mais qu'elle puisse stagner sur les terres afin d'être lentement absorbée par les sols et les végétaux. Sans remettre en cause cette affirmation - nous n'en avons pas la compétence - elle nous a semblé entrer en contradiction avec tout le système des agouilles. Sur les terres pentues de la vallée, les drains collecteurs à ciel ouvert construits en pierre sèche, et entretenus par les paysans au fil des siècles, concentrent et évacuent les eaux de pluie afin d'empêcher le ravinement des sols cultivables. 

     Dans la vallée de Banyuls, les agouilles ne sont justement pas des aménagements conçus pour accélérer arbitrairement l'évacuation de l'eau. Elles s'inscrivent dans un système beaucoup plus complexe : les murettes et les agouilles organisent ensemble la circulation de l'eau sur des terrains extrêmement pentus. Le but de ce système d'ingénierie paysanne est de conserver la faible épaisseur des sols cultivables.

     Le 16 avril 2024, ce système de murettes et d'agouilles a été classé par un arrêté ministériel, faisant de la vallée de Banyuls un site patrimonial remarquable. Comme l'indique clairement le préambule de l'arrêté : "(...) Considérant qu'en raison de la qualité et de la valeur d'ensemble de son patrimoine, la conservation, la restauration, la réhabilitation et la mise en valeur des ensembles urbains de la commune de Banyuls-sur-Mer présentent un intérêt public au point de vue historique, architectural, archéologique, artistique et paysager (...)", les agouilles doivent être protégées en leur qualité de témoins historiques et paysagers.

     Ainsi avons-nous soulevé cette contradiction lors de la séance des questions. Ne connaissant pas notre territoire, l'ingénieur agronome a logiquement suspendu son jugement. Cependant, dans le public s'est élevée une voix forte qui a affirmé de manière péremptoire : "Les agouilles ne sont pas faites pour évacuer l'eau de pluie le plus vite possible !" Sur quelle base cette personne appuie-t-elle son affirmation qui n'appelait aucun débat ? Le mystère reste toujours entier, car nous n'avons pas voulu rebondir pour ne pas phagocyter la séance de questions-réponses.

   Le 10 août 2026, nous avons animé une conférence sur la piraterie sur nos côtes. Nous avons expliqué le rôle de la lagune du bord de mer qui a longtemps tenu les Banyulencs éloignés de la mer et des plages. Nous avons expliqué que du XIIIe au XVIIIe siècle, les paysans avaient peu à peu drainé ce marécage, probablement avec le même système de drainage que celui qu'ils avaient utilisé sur les pentes. Une biologiste qui se trouvait dans le public a expliqué que les courants maritimes et les inondations avaient probablement aidé les Banyulencs dans leur oeuvre d'assèchement. En apportant une importante quantité de sédiments au cours de ces 600 ans, ces deux phénomènes naturels avaient probablement comblé une partie de la lagune.

     Le lendemain, elle nous envoyait un article intitulé "La forte pluviosité de l'automne 1959 à Banyuls. Conséquences sur l'érosion des sols", écrit par André MICHEL, et paru dans la Revue forestière française, dans le n° 4 de l'année 1960. Dans cet article, il écrit :

"La vigne, monoculture intégrale, occupe les vallées et le bas des versants, rongeant les flancs des montagnes de tentacules à formes géométriques bien dessinées, pointés vers les sommets. Ces défrichements, actuellement en extension, occupent des pentes excédant généralement 35 %, atteignant normalement 50 % et bien davantage. Aussi la culture, se fait-elle sur courtes terrasses soutenues par des murettes basses à pierre sèche. Le sol est peu profond, 10 à 20 centimètres, et les pluies font descendre la terre du haut en bas de la terrasse ; le travail hivernal consiste à récupérer la terre lavée et à la remonter dans de petites corbeilles à mains, parfois même à aller la chercher dans la lande voisine. Des drains à pierre sèche, à ciel ouvert, collectent en biais les eaux de ruissellement et les mènent dans des canaux verticaux pavés qui les évacuent à la rivière. Recoupant le tout, des sentiers étroits sur murette permettent la desserte des vignes et la vidange de la récolte à dos d'homme et de mulet. Un hectare de vigne équipé de la sorte comporte couramment 300 mètres cubes de ce genre de maçonnerie ! Et il ne s'agit pas là d'un simple héritage du passé à caractère anachronique, car de nouvelles vignes se créent sur ce pied par défrichement. "

"Des pluies exceptionnelles se sont abattues sur cette région (Banyuls en septembre-octobre 1959. (...) Ainsi, d'Argelès à Cerbère, la côte a reçu plus de 500 mm durant les mois de septembre et d'octobre et les crêtes pas loin de 1 000 mm. C'est à peu de chose près la pluviosité annuelle moyenne. Le pluviomètre enregistreur du laboratoire Arago — (Banyuls, alt. 80 m) — était malheureusement en dérangement au mois d'octobre, mais il a parfaitement fonctionné le 2 septembre. Entre 10 et 11 heures, il est tombé 30 mm en une heure, dont 25 mm en 35 minutes ; vers 14 heures, nous relevons 30 mm en 20 minutes environ. Le diagramme de l'enregistreur ne permet pas d'évaluer les pointes instantanées, mais nous sommes quasi certains, par comparaison avec d'autres études, qu'il est tombé au moins 10 mm en 5 minutes et probablement 3 à 4 mm en 1 minute. Il est probable, pour ne pas dire certain, que ces vitesses de précipitation ont été dépassées le 5 octobre."

"L'observation la plus intéressante qu'il nous a été donné de faire, concerne la magnifique efficacité contre l'érosion du système de banquettes et de drainages du vignoble de Banyuls. Maintenir de la terre arable ameublie et sans protection herbacée sur des pentes dépassant 50 %, sous les précipitations que nous avons décrites, pourrait paraître une gageure. Oh, bien sûr, il y a eu des ravinements et nous en parlerons. Mais partout où les murettes étaient en bon état, pas trop hautes, c'est-à-dire inférieures à 1,50 m, les eaux n'ont décapé que quelques centimètres en profondeur et la moitié au moins de la terre arrachée s'est arrêtée en talus au-dessus des murettes. C'est la démonstration évidente de l'efficacité d'une méthode anciennement connue et pratiquée par les peuples méditerranéens ; il n'est pas inutile de profiter du phénomène météorologique récent pour rappeler quand même qu'elle n'est pas une pratique périmée et que l'enfreindre conduira inévitablement à des catastrophes. A l'époque du bulldozer, que de collines voyons-nous bouleverser sur des pentes dangereuses, avec renversement des murettes ou des terrasses qui en coupaient le profil ! Les vignerons de Banyuls ne font pas partie de cette bande d'insensés qui ruinent les sols et contre lesquels la législation française ne donne pas d'arme. Patiemment et laborieusement, ils sont occupés à remonter la terre dans de petites corbeilles, la prenant sur les murettes où elle a été retenue et la répandant sur les griffes d'érosion."

La rivière Baillaury en crue durant l'inondation du. 05 octobre 1959

 

    Cette première lecture, nous a permis de poursuivre notre recherche bibliographique. Ainsi avons-nous trouvé un article écrit par ALCARAZ Françoise, intitulé "L'environnement et le paysage au secours de deux viticultures héroïques : l'évolution récente des vignobles en terrasses de Banyuls et des Cinque Terre.", publié dans la revue Sud-Ouest européen, dans le tome 5 de l'année 1999. 
"Le paysage du vignoble de Banyuls se différencie enfin de celui des Cinque Terre par le dispositif d'évacuation des eaux. Des collecteurs, appelés agouilles. sont organisés en réseau. Creusés dans la roche en place ou empierrés. ils mesurent cinquante à quatre-vingt centimètres de largeur pour une profondeur à peu près équivalente. A l'amont du collecteur principal se répartissent trois collecteurs secondaires de quelques dizaines de mètres, formant une patte à trois doigts appelant une patte de cog et appelée peu de gall (fig. 4). Cette architecture est très particulière au vignoble de Banyuls."
"Le vignoble des Cinque Terre comporte également des collecteurs d'eau. mais leur aspect et leur organisation sont plus rudimentaires alors même que la région est plus arrosée. Ce sont de petites rigoles de terre battue, longues de quelques mètres, qui se déversent dans le plus proche talweg. A peine visibles en hiver alors que se révèle la minéralité du paysage, elles disparaissent totalement lorsque la vigne est en feuilles. L'originalité des Cinque Terre est tout entière contenue dans la vigueur des pentes aménagées et l'aspect acrobatique du vignoble."

Schéma de principe du peu de gall dans le vignoble de Banyuls-sur-Mer

     Poursuivant nos recherches bibliographiques, nous découvrons un article écrit par Eric Rouvellac, Fabien Cerbelaud, Rémi Crouzevialle et Véronique Maleval, intitulé « Les enjeux érosifs dans le vignoble patrimonial à fortes pentes de Banyuls-sur-Mer (France) », publié dans le n° 2 de l'année 2021 de la revue Belgeo. Les auteurs définissent leur terrain de recherche, leur problématique et leur méthode : 

"La lutte contre l’érosion dans un contexte de très fortes pentes a abouti à des aménagements qui ont conduit à une nature totalement transformée par l’homme, où les terroirs sont désormais artificiels par le jeu des terrasses et des fossés, recueillant l’eau pour lutter contre l’érosion, ce qui nous fait prendre conscience du rôle de cette dernière dans un contexte paysager et patrimonial particulier. Nous mettons actuellement sur pied une étude quantitative et qualitative de l’érosion des sols dans ce vignoble à très fortes pentes, pour laquelle nous sommes en relation avec les services de la Chambre d’agriculture des Pyrénées Orientales, et nous nous appuyons sur la technologie développée grâce à un drone quadrirotor DJI Inspire 1v2 pourvu d’une caméra de 16M de pixels la Zenmuse X5. Etant donné la localisation du terrain il était nécessaire d’utiliser un drone présentant une bonne résistance au vent et permettant une grande maniabilité. Nous adossons à ce dernier l’application Pix4d Capture qui nous permet de définir et de sauvegarder nos plans de vol. Depuis 2017, grâce à des survols réguliers de parcelles expérimentales gérées par le Groupement de Développement Agricole (GDA) du Cru Banyuls, nous élaborons des modèles numériques de surface qui, comparés entre eux au fil du temps, permettent de calculer le volume de particules érodées, emportées par l’eau et les fortes pentes."


     Ils concluent leur article en indiquant :

"La figure 7 montre que les zones d’accumulation sont situées sans surprise dans les fossés de drainage (les aguouilles), et sous les murets, tous deux endiguant en partie l’érosion. Cette dernière est logiquement plus forte en haut de la parcelle plus pentue, et s’annule vers le centre et le bas. Nous pouvons formuler l’hypothèse que les murets jouent un rôle de freins à l’érosion au centre, hypothèse à examiner à nouveau lors de prochaines mesures."
"L’étude de 1959 arrive à une estimation de 0,0150 m3 de terre érodée au m2, celle de 1971 à 0,0071 m3 au m2, et enfin nos propres calculs réalisés à l’aide d’un drone aboutissent à 0,0095 m3 au m2. Si on prend en compte un territoire encore très soumis au travail du sol en 1959, face à un bassin-versant gagné par le maquis, une végétation fermée, en 1971, on peut expliquer en partie sûrement la différence des résultats. Nos calculs, intermédiaires, montrent que nous sommes apparemment dans des valeurs qui correspondent à la réalité des abats d’eau méditerranéens de la région banyulenque."
"En milieu viticole de fortes pentes, peu d’études quantitatives aussi précises avec cette méthode ont encore vu le jour et peuvent se recouper, en partie, avec des études précédentes, fussent-elles plus empiriques. Les résultats méritent d’être corroborés par les années suivantes, et doivent être davantage mis en relation avec le régime des précipitations. A ce sujet, la pose d’un piège à sédiments depuis le printemps 2019 va également assurer une étude qualitative des matériaux enlevés par les pluies."
"Mieux comprendre l’érosion du vignoble de fortes pentes de Banyuls-sur-Mer peut permettre de mieux gérer le capital pédologique fragile de ces terroirs. En effet, comprendre le rôle de l’érosion dans l’agronomie délicate de ces parcelles aide à mieux appréhender les défis que représente une alternative durable à l’utilisation des herbicides, et à gérer une appellation vieillissante avec des débouchés productifs et rentables toujours à maintenir pour pouvoir pérenniser la viticulture locale, le tout pour perpétuer une activité intégrée du territoire, avec une filière vitivinicole et une filière balnéaire complémentaire, afin de préserver un patrimoine remarquable."

Photographie d'une magouille dans le vignoble de Banyuls-sur-Mer

     Ainsi, 65 ans avant la tenue du colloque à Banyuls, MICHEL André expliquait l'utilité et l'efficacité des agouilles, dans la conservation des sols cultivables. Les effets sur les sols cultivables ameublis et sans protection herbacée de ces fortes précipitations ont été grandement limités par le système murettes-agouilles. Puis, 26 ans avant la tenue du colloque, après avoir réalisé une étude synoptique entre deux territoire viticole situés en zone montagneuse, la géographe ALCARAZ Françoise arrive à la conclusion que les agouilles concentrent les eaux et les évacuent rapidement, pendant que les murettes retiennent la terre. Enfin, quatre ans avant la tenue du colloque, en s'appuyant sur un drone, une caméra et un logiciel de photogrammétrie, le géographe ROUVELLAC Eric et son équipe corroborent les données livrées par MICHEL André et ALCARAZ Françoise.

 

     Comme nous le rappelons sans relâche, l'étude d'un territoire ne repose pas sur les croyances personnelles de chacun, mais bien sur les faits sourcés et remis dans leur contexte en suivant une analyse rigoureuse selon une méthodologie clairement annoncée.

 

     Contrairement aux croyances de certains, les agouilles, qui sont désormais classées, servent bien à évacuer le plus rapidement possible les eaux de ruissellement, afin d'éviter les lessivages des sols.

 

     Et surtout merci à notre public qui nous aide à améliorer notre travail. 

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